Il est des livres qui racontent des mouvements, et d'autres qui racontent des lieux. L'histoire de l'horlogerie à la Vallée de Joux de Marcel Piguet appartient à la seconde catégorie — mais il le fait avec une telle intelligence documentaire qu'il devient un ouvrage clé pour comprendre l'origine même de la Haute Horlogerie. Réédité en 2016 chez Simonin, augmenté et magnifiquement illustré, ce livre de 160 pages est le coup de cœur d'Antoine Simonin, éditeur horloger historique — et l'on comprend vite pourquoi.
Un fascicule de 1895 devenu livre d'art
À l'origine, l'ouvrage était un modeste fascicule de 87 pages publié en 1895 par Marcel Piguet, membre d'une des grandes familles horlogères de la Vallée. Ce texte fondateur retrace pas à pas l'histoire du métier au fond du Jura vaudois : l'arrivée des premiers horlogers au XVIIᵉ siècle, l'organisation en établissage à domicile, la spécialisation par village, l'émergence des grandes maisons — Audemars Piguet, Jaeger-LeCoultre, Blancpain, Breguet — toutes nées, ou refondées, à moins de dix kilomètres du lac.
La réédition 2016 conserve intégralement le texte original de Piguet, imprimé sur un fond chamois qui le distingue visuellement du nouveau matériau. Autour de ce noyau historique, Daniel Aubert a écrit des textes contemporains qui prolongent le récit jusqu'à aujourd'hui, et surtout des campagnes photographiques nouvelles — au sol et par drone — viennent envelopper le tout. Le résultat n'est pas un simple coffee table book illustré : c'est un dialogue continu entre 1895 et 2016, entre le fascicule d'origine et la Vallée telle qu'elle vit encore.
Les vues drone : la Vallée comme on ne l'a jamais vue
L'apport le plus spectaculaire de l'édition 2016 est photographique. Les paysages du Sentier, du Brassus, de L'Orient et du lac de Joux ont été capturés au drone, ce qui donne à ceux qui connaissent la Vallée depuis le sol une véritable révélation. On voit enfin la géographie qui a tout conditionné : la forme allongée du lac gelé six mois par an, l'isolement de la combe entre le Risoud et la Dent de Vaulion, la manière dont les fermes-ateliers s'alignent en chapelet le long de la route unique. On comprend, en une image aérienne, pourquoi les paysans de la Vallée ont dû, pour survivre à l'hiver, devenir horlogers.
Les 150 photographies alternent noir et blanc — pour les archives, les portraits d'établisseurs, les ateliers anciens — et couleur, pour les paysages contemporains et les gestes actuels. Cette bichromie assumée renforce la trame temporelle : l'histoire en noir et blanc, la Vallée vivante en couleur.
Le geste, filmé par Philippe Dufour
Le second apport unique de l'édition 2016, c'est la participation de Philippe Dufour, sans doute le dernier horloger indépendant de la Vallée à travailler entièrement à l'ancienne, et l'une des figures les plus respectées de la Haute Horlogerie contemporaine. Dufour a supervisé la campagne d'images qui documente les machines-outils traditionnelles : le tour à arrondir, le burin fixe, les tours d'établi manuels. Chaque photographie montre non seulement la machine, mais le geste à accomplir pour la faire fonctionner : la position de la main, l'appui du coude, l'angle du regard.
C'est une chose rare et précieuse : la mémoire gestuelle d'un métier menacé, fixée par l'un des rares à la maîtriser encore. Dufour, qui a formé une génération d'apprentis à la finition main (chanfreins, polissages internes, anglages), signe là une contribution documentaire qui à elle seule justifierait l'achat du livre.
À qui s'adresse ce livre ?
Aux passionnés de belle horlogerie qui veulent comprendre d'où viennent les grandes signatures de la Vallée — pas seulement leurs calibres, mais leur terroir, leurs familles, leur langage. Aux collectionneurs qui veulent replacer une Audemars Piguet, une Jaeger, un Grand-Louis dans le paysage qui les a fait naître. Aux étudiants d'école d'horlogerie qui veulent lier la théorie apprise en classe à l'histoire réelle d'un lieu et à un vocabulaire d'établissage qui n'existe plus qu'ici. Et à quiconque, tout simplement, aime la beauté d'un beau livre — format 235×250 mm, couverture cousu fil, papier généreux — sur un métier d'exception.
Antoine Simonin le résume mieux que quiconque : « Le défi a été relevé, puisque le livre entame un dialogue entre l'histoire et les gens d'hier et d'aujourd'hui. » C'est aussi un cadeau idéal pour faire connaître cette vallée magnifique, en évitant les clichés touristiques.
Questions fréquentes
Où acheter L'histoire de l'horlogerie à la Vallée de Joux ?
Chez les Éditions Simonin (Neuchâtel), qui en assurent l'édition et la distribution, et chez les libraires horlogers spécialisés comme Watchprint (Lausanne) ou MisterChrono (France). L'ouvrage est disponible uniquement en français.
Faut-il déjà connaître l'horlogerie pour l'apprécier ?
Non. Le livre est autant un ouvrage d'histoire régionale et de photographie qu'un livre horloger. Un lecteur non spécialiste y trouvera un récit passionnant sur l'établissage à domicile et une géographie humaine unique ; l'amateur averti y retrouvera en plus le vocabulaire technique et les gestes.
Quelle différence avec l'édition originale de 1895 ?
L'édition 2016 conserve l'intégralité du texte de 1895 (imprimé sur fond chamois) et y ajoute : les textes contemporains de Daniel Aubert, plus de 150 photographies en noir et blanc et en couleurs, les vues drone de la Vallée, et la documentation photographique des machines-outils supervisée par Philippe Dufour. Le format est également enrichi (235×250 mm, couverture cousu fil).
Envie de comprendre le berceau de la Haute Horlogerie ? Le cursus Décalibre replace chaque geste, chaque calibre et chaque grande maison dans leur contexte historique — de la Vallée de Joux à la Chaux-de-Fonds, du fascicule Piguet à l'atelier Dufour.